Entre-deux
Est-ce que le temps s’arrête quand on est en prison ?
Interroger et mettre en scène le temps suspendu de l’incarcération.
Création théâtrale à partir de paroles d’un groupe de détenu·es, femmes et hommes, avec, par et pour les détenu·es de la maison d’arrêt d’Épinal.
Créer et produire une pièce de théâtre dans la continuité du film (Parenthèse, réalisé en 2022 par un précédent groupe de détenu·es sur la thématique du temps suspendu :
- collectage de thèmes à mettre en scène ;
- écriture, construction et répétition des scènes choisies ;
- mise en scène des thèmes sélectionnés par et avec le groupe ;
- représentation de la pièce de théâtre au sein de la maison d’arrêt d’Épinal ;
- rédaction d’un livret témoignant des paroles des détenu·es et retraçant le processus de création collective.
Les participant·es
Douze adultes détenu·es, dix femmes et deux hommes, ont participé au projet de création théâtrale entre-deux.
Les intervenant·es
Amélie Armao a coordonné le projet dans son ensemble et accompagné les détenu·es tout au long du processus de création et de mise en scène.
Isabelle Charaudeau, comédienne professionnelle de la compagnie, a participé à la création théâtrale avec le groupe de détenu·es et à la représentation qui s’en est suivie.
Antoine-Éric Sammartino a rédigé le livret qui retrace le déroulement du projet Suspension, mené avec et par le groupe de détenu·es.
Un partenariat avec Carte Blanche, par l’intermédiaire de Nicolas Pouilhes, régisseur professionnel, a permis de concevoir une lumière et une scénographie pour le spectacle. Des images du film ont été projetées lors de la représentation.
Le déroulement
La création s’est faite sur une période de trois semaines, du 15 janvier au 2 février 2024, avec au total 24 séances de travail (1 h 45 le matin et 3 h 30 l’après-midi).
1. Collectage de thèmes à mettre en scène
Un premier temps d’échanges avec le groupe a eu pour objectif de faire émerger le cœur du propos de la création théâtrale et d’identifier les thèmes à présenter lors de la représentation finale.
À partir du visionnage du film (Parenthèse, les détenu·es, femmes et hommes, se sont exprimé·es sur leurs ressentis. Des débats sur des sujets au cœur de leur détention ont émergé au sein du groupe. Et de ces instants de témoignages sur ce temps suspendu qu’est l’incarcération, les thèmes ont été choisis par les détenu·es, ainsi que leurs différents modes d’expression : improvisation, lecture, slam, danse…
Chaque thème sélectionné a ainsi été évoqué et transposé à travers une scène de théâtre. En tout, treize scènes ont été conçues, montées et jouées.
Ce premier temps a permis de faire émerger des moments de partage importants, des évocations personnelles et des thèmes de réflexion quant à leur détention.
Ces échanges nombreux entre les détenu·es et avec les intervenant·es ont aussi suscité une importante production d’images, croquis, textes, poèmes, slams de la part des participant·es. Une sélection collégiale a été effectuée afin de les intégrer dans la création théâtrale (images projetées, enregistrement de voix lisant des définitions de mots liés à la réalité de la détention, croquis, slam…).
2. Mise en scène des thèmes sélectionnés par et avec le groupe
À partir d’une sélection des thèmes et des paroles des participant·es, des exercices d’improvisation ont permis d’explorer des pistes de jeu et de mise en représentation théâtrale permettant la distanciation, voire le décalage, afin de traiter des thèmes sur la détention avec le recul nécessaire.
Des exercices portant sur la voix, l’échauffement corporel et l’écoute individuelle et collective ont été systématiquement effectués en début de séance afin de préparer et faciliter la prise individuelle et collective de l’espace scénique.
Des consignes de jeu et des techniques spécifiques au théâtre ont été dispensées tout au long du travail de mise en place des scènes et de leurs répétitions.
Au cours d’une séance de suggestions libres, le titre de la pièce a été proposé par l’une des participantes : entre-deux.
Le lien avec le film (Parenthèse s’est aussi incarné dans l’intégration de séquences filmées, projetées à l’occasion de certaines scènes, et d’extraits d’interviews repris dans certaines répliques des participant·es.
La création lumière et l’intégration de musiques et d’enregistrements de voix ont été effectuées par Nicolas Pouilhes, qui avait animé un atelier « Bois » au sein de la maison d’arrêt d’Épinal en octobre 2023. Les cubes de bois qui en sont issus ont servi de décor pour la pièce.
3. Représentation de la pièce au sein de la maison d’arrêt d’Épinal
Une représentation de la pièce entre-deux a eu lieu au sein de la maison d’arrêt d’Épinal devant des personnes détenues, femmes et hommes, la directrice du SPIP et ses collaborateur·ices, ainsi qu’une douzaine d’invité·es extérieur·es (aumônier·es, enseignant·es, membres d’associations d’aide aux familles de détenu·es…). La pièce a duré environ 45 minutes.
Au-delà du succès unanime exprimé par les spectateur·ices, une prise de conscience de la réalité de leur vécu a été largement débattue et partagée par le public.
4. Rédaction d’un livret
À la demande de l’une des participantes, et ce dès la première séance, la rédaction d’un livret retraçant le déroulement du projet entre-deux a été décidée collégialement. Ce livret retrace d’une part le processus de création collective, et témoigne d’autre part de la réalité des participant·es à partir de leurs paroles et de leurs vécus. Les évolutions individuelles et la cohésion du groupe en font également partie, en tant que facteurs inhérents au processus de création. Ce livret intègre aussi toutes les productions spontanées du groupe : écrits, citations, croquis, dessins…
La dernière des 24 séances de travail a eu lieu le lendemain de la représentation, pour faire le bilan avec le groupe et valider le fond et la forme du livret.
Retours du public
J’ai été impressionnée par le résultat et la qualité d’un travail de 3 semaines seulement. Aucun raté. Des thèmes forts abordés sur le vécu en détention, avec beaucoup d’émotion. Le silence dans la salle en disait long. J’ai justement questionné les détenues afin de savoir si cela n’était pas trop éprouvant d’aborder ces points à nouveau dans le cadre d’une activité ? Elles m’ont répondu que justement cela permettait une distance. Un grand bravo, je n’aurais jamais été en capacité d’être sur cette scène à leur place !
J’ai été vraiment admirative du courage des détenus, je les ai trouvés très professionnelles, certaines ont un grand talent pour le théâtre ! La solidarité entre elles était visible et il m’a semblé évident que ce projet les avait portés pendant ces quelques semaines et leur a permis de mettre des mots sur des moments difficiles. Je suis impressionnée du travail qu’a fourni la compagnie car en partant de rien, la production finale est vraiment de qualité ! Je ne m’attendais pas à autant de professionnalisme.
J’ai assisté à la projection du film ainsi qu’à l’interprétation théâtrale. Comme souvent et particulièrement cette fois-ci, le spectacle vivant réussit parfaitement à transmettre les émotions. Ce spectacle a su faire partager des moments de la vie quotidienne des détenu(e)s et des difficultés de ce quotidien qui dure. Il a révélé les schémas relationnels tant dans leurs tensions que dans leur bienveillance et la solidarité. Ce spectacle mérite d’être porté à la connaissance d’un public plus large afin de donner une autre vision de la vie carcérale. Merci à tous.
Cette pièce était une réussite, j’en ai parlé à une personne qui vient voir une amie et qui a participé à jouer dans la pièce… J’en ai profité pour qu’il félicite cette personne et elle a apprécié. Car elles ont réalisé que tout le monde avait applaudi. Et que c’était une grande satisfaction pour toutes les participantes et participants… Une conclusion, l’incarcération est très difficile et j’espère une leçon de vie…
Le jeu, la sincérité des acteurs de la pièce de théâtre « Suspension » m’ont interpellé. J’ai pu suivre le déroulement de leur vie depuis leur détention ; comprendre le stress et l’acceptation de l’enfermement ; écouter les courriers envoyés à leur famille ; vivre la cohabitation en cellule ; saisir le bruit en prison et leurs rêves ; partager avec les détenus l’angoisse de la sortie de la maison d’arrêt. Des moments d’émotions m’ont traversé tout au long de ce spectacle, que j’ai surmontés par mes applaudissements continus pendant le moment musical. Cette pièce devrait être présentée au grand public.
Bravo à vous et à votre équipe pour ce magnifique travail accompli, et pour l’intérêt que vous avez ainsi manifesté à toutes ces personnes exclues de la société.
La création
- Année2024, du 15 janvier au 2 février
- AvecDouze adultes détenu·es, dix femmes et deux hommes
- LieuMaison d’arrêt d’Épinal
- PartenaireCarte Blanche
Équipe artistique
Amélie ArmaoCoordination, accompagnement artistique, mise en scène
Isabelle CharaudeauComédienne
Antoine-Éric SammartinoLivret- Nicolas PouilhesLumière, scénographie, son